Mon Journal Chilien
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Le départ
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Le départ
Arno et moi avons été invités par le service culturel de l’ambassade de France à Santiago. Nous ne nous connaissions pas avant ce séjour, mais je vous recommande vivement ses livres : illustrations splendides, éclatantes de couleurs et de matières ; vous partirez en voyage à coup sûr !Dimanche 23 Octobre 2005
Des 17 heures de vol – fatigant mais pas aussi pénible que je le craignais – je retiens surtout le survol de la Cordillère juste avant l’atterrissage à Santiago. Avec Arno, on essaie de profiter du spectacle par le minuscule hublot de la sortie de secours, situé à l’arrière près des toilettes. La Cordillère des Andes déroule ses neiges, ses cassures, ses pitons, ses ravines de roches ocres et brunes. Nous buvons le paysage des yeux malgré la tenace odeur de pisse. Puis, très vite, l’avion pique sur Santiago. Nous y sommes.Grand soleil dans un ciel bleu, il fait 30 degrés. Marianne et Delphine, qui travaillent à l’institut culturel de l’ambassade, nous accueillent et nous fourrent aussitôt dans un taxi pour Valparaiso. Une heure et demie de route, la « Pacifico », droite et monotone : ce dernier trajet a raison de nous. La fatigue nous écrase contre la portière tandis que les premiers paysages du Chili s’offrent à nos paupières fermées...
Nous rouvrons les yeux sur les hauteurs de Valparaiso. D’un seul coup, ce sont les collines couvertes de baraques en tôles colorées, l’enchevêtrement des bicoques, et au fond, l’arc de la baie, l’Océan Pacifique. Le ciel est nuageux, et un vent frais vient nous cueillir dans notre demi sommeil. Tandis que le taxi s’approche de l’hôtel, je me répète « Je suis à Valparaiso »...Ce nom m’a fait rêvé si souvent que, bien sûr, la réalité lui enlève un peu de charme sur le moment. Une ville, ça reste prosaïque, un assemblage de bâtiments, plus ou moins de saleté, des voitures, du bruit. (Ici, pas tant que ça, en fait).
À l’hôtel, repos d’une heure, le temps de prendre une douche, et Quentin vient nous chercher en compagnie d’Olivier. Tous deux travaillent ici, à « Valpo », à l’Institut français. Il est 15 heures, heure locale, pour nous déjà 20 heures, mais vaillants et ravis, nous suivons nos guides. L’hôtel se situe en réalité à Vina del Mar, station touristique collée à Valparaiso, il nous faut donc prendre un bus pour atteindre la ville. Un bus qu’on chope et qui nous recrache tout aussi brusquement, un bus fou qui longe la promenade à cent à l’heure, toute sa carcasse ébranlée, frôlant les autres bus fous, les klaxonnant, freinant d’un coup sec. Le dépaysement commence par ce genre de détails...
Quatre heures de marche pour un petit aperçu. En bas, le long de l’Océan, c’est « la Plata », le plat. Ensuite, plus rien n’est plat. Nous empruntons les fameux funiculaires, les « ascensores » qui nous économisent un peu, mais la ville continue de grimper, grimper, d’ouvrir ses rues à travers les multiples « cerros » (collines) et je n’ai jamais vu une ville si étendue sur un relief aussi improbable. À Valparaiso, les maisons rivalisent de couleurs explosives – rose, vert, rouge, bleu – et il y a des chiens errants partout. Un bout de trottoir éventré offre un renfoncement agréable à trois ou quatre clébards, serrés comme une nichée d’oisillons, un autre est allongé sur un pas de porte, comme mort, comme un paillasson...Il y en a partout, des petits, des gros, pelages sales et galeux, qui cherchent leur pitance dans les poubelles, un peu comme les pigeons parisiens.
Aujourd’hui, c’est dimanche. Il y a de la musique à tous les coins de rues, des familles qui se promènent dans la douceur printanière. Quand on lève les yeux, on voit des paquets inextricables de fils électriques.
Depuis un belvédère, on contemple la baie. Le port de commerce avec des cargos énormes, des grues, et cette côte douce qui enserre l’océan. Plus loin, des barres d’immeubles moches pour les vacanciers.
À Valparaiso, il y a des cafés partout, avec des rideaux en fer de la même couleur que la tôle des façades, des ruines, des friches, mais très peu de crottes de chiens au regard de ce pullulement canin...Nous faisons l’ascension du cerro Conception pour découvrir un lieu nommé l’Ex-Carcel, une ancienne prison devenue centre culturel depuis 5 ans.
Nous rentrons dans le soleil couchant. J’ai très mal aux pieds. Je manque m’endormir dans le bus fou qui nous ramène à Vina. Le soir, nous partons manger un morceau avec Odette et Jearim : l’une est de Montpellier et vient souvent ici, tenter de faire bouger les choses dans les quartiers pauvres, l’autre est chilienne et remarquable interprète. Nous buvons du pisco, une boisson locale fraîche, acide et assez alcoolisée...
Quand nous nous séparons, il n’est que 23 heures, mais 4 heures du matin pour nous. Je m’endors telle la bûche. Puis j’ouvre un œil à 3h, 4h, 5h... Je n’ai plus sommeil. Et me voici, à 6 heures, assise sur mon lit, écrivant les premières notes de ce journal. Le jour se lève doucement. J’entends chanter des oiseaux que je ne connais pas. Je suis à Valparaiso, la tête en bas, dans l’hémisphère Sud. Je le répète car malgré l’assaut des images de la veille, je n’arrive pas à réaliser. Mon téléphone portable ne fonctionne pas, je suis coupée des miens, loin, très loin.
Après un petit-déjeuner insipide, une douche, je sors et retrouve Arno devant l’hôtel. Il fait gris et humide. Nous allons passer la journée dans une « toma », un bidonville sur l’une des multiples colline de la ville. Je suis censée mener un atelier d’écriture avec des femmes.
Le voyage commence vraiment.
Lundi 24 Octobre
Nous attendons quelqu’un, en vain, devant une église. De gros travaux éventrent le boulevard : on creuse un métro. Des gens traversent, passent devant l’église, s’arrêtent pour se signer. Le Chili est très pratiquant, très catholique. Finalement, nous montons dans un « micro », le nom de ces bus fous, le n° 17 qui doit nous conduire à la toma. Sur le trajet, les maisons et les bicoques ondulent jusqu’à l’horizon, à flanc de collines. Le bus, bien entendu, roule à une allure insensée, malgré les pentes à 60%, les courbes, les trous, les travaux. Plus on monte, et plus les habitations sont pauvres.
Le bus nous crache à un croisement et nous finissons le trajet à pied. La route n’est plus goudronnée, et très raide jusqu’à « Villa Pradera », ce quartier où nous sommes attendus. Nous enjambons des canalisations, des ornières, des ruisseaux de boue, pour arriver au sommet.
Ici, Odette a entamé un travail avec une association de quartier : cours de français, aide scolaire, crèche parentale, et la construction d’une bibliothèque en partenariat avec la France. L’argent est bloqué quelque part, dans un tuyau administratif : pour l’instant, la bibliothèque n’a pas de toit...et pas de livres.
Des chiens partout, des maisons en bois construites sur pilotis regardent la pente de façon inquiétante. Ici, nous explique Alejandro, le vent et la boue emportent souvent les maisons. Cinq cet hiver. Glissement de terrain. L’électricité est arrivée depuis un an, il n’y a pour l’eau courant qu’un robinet commun au milieu du quartier, et pas de sanitaires.
Nous passons la matinée à discuter avec les femmes et quelques hommes timides de la « Pradera », qui s’étonnent que nous venions de France pour « voir des pauvres ». Elles rigolent, rougissent, applaudissent. Nous parlons de livres, de dessin et d’histoire. C’est chouette.
Déjeuner dans l’appartement d’Odette, nanti de toilettes mais pas de chauffage : il fait 12° dans sa chambre... Nous mangeons des empanadas, des petits chaussons fourrés de viande.
L’après-midi, retour aux baraquements de la toma pour les ateliers.
Arno dirige la réalisation d’une fresque avec des tissus collés, tandis que je me lance dans l’écriture d’une histoire avec un petit groupe.
Jearim fait des merveilles : les femmes « écrivent » l’histoire à l’oral en espagnol, tandis que je la prends en note en français.
Bien sûr, nous n’avons pas le temps d’achever le travail.
Le soir approche et nous devons partir, assez frustrés, mais tout le monde a passé un excellent moment.
Nous dégringolons en bus vers Vina. Il fait frais.
Mardi 25 Octobre
J’ai dormi comme une masse et le décalage horaire est presque encaissé. Ce matin, grand soleil. Nous partons avec Quentin vers le lycée français, histoire de voir les contrastes...
Dans le micro qui longe la côte, un type qui nous a tendu parler français nous agresse : injures racistes, gestes obscènes, il tente de s’en prendre à nous. Heureusement, Quentin parvient à le calmer en espagnol, mais nous sortons du bus en tremblant.
Pour la première fois, je me sens dans la peau d’une étrangère, perdue et vulnérable. La barrière de la langue est un énorme handicap.
Je pense à ce qui aurait pu arriver si je m’étais trouvée seule dans la même situation...
Le reste de la journée se déroule plus tranquillement, dans les salles de classe de cet établissement très chic. Dans leurs uniformes, les élèves sont polis, lecteurs, multilingues... Rien à voir avec la toma d’hier !
Le soir, après un pot en terrasse, je dois donner une conférence(!) à l’Alliance Française de Valparaiso.
La maison en bois qui abrite l’institution date du 19ème siècle, un vrai miracle ici où la plupart des bâtiments anciens ont été détruits par les tremblements de terre (ou les promoteurs !).
D’ailleurs, le Chili est une base avancée de l’ultra-libéralisme sauvage : pas de sécu, pas d’assurance chômage, pas de mutualisme, aucune protection.
Jearim, par exemple, jongle avec plusieurs métiers pour s’en sortir.
Seule une forte tradition de solidarité familiale permet de combler les manques. À la veille des élections, ce sont des sujets dont on parle.
La conférence terminée (il faut que je m’habitue au rythme de la traduction), nous partons pour Santiago à toute vitesse par l’autoroute. Demain, Arno restera à Santiago.
Moi, je prendrai l’avion pour une ville plus au sud : Conception.
Mercredi 26 Octobre
Lever 5h 45, départ 6h 20 pour l’aéroport. Je me retrouve seule à me débrouiller dans ce lieu si peu familier, et confrontée à cette incapacité de communiquer qui me panique. Ici, les gens ne parlent pas anglais... et moi, j’ai fait allemand première langue, dur, dur. Je m’en tire finalement – c’est pas si difficile, allons ! – et me retrouve collée au hublot pour les 50 minutes de vol.
À l’arrivée, l’Océan Pacifique mousse sur les côtes arrondies près de l’estuaire du Bio-Bio qui tire ses langues de sable entre les bois, les collines et les rues rectilignes de la ville quadrillent le sol.
Je passe la journée au lycée français, mais c’est différent de Vina car les élèves sont tous chiliens ou presque. L’accueil est chaleureux, je vois des petits, des grands, et je parviens même à faire chanter toute une classe de seconde !
Pour finir, une jeune fille belge, égarée ici depuis deux ans, me confie son désarroi et sa solitude dans les couloirs désertés du lycée. Elle pleure, me parle de son exil, de sa souffrance, et je suis désarmée. Je lui conseille de tenir un journal, peut-être cela l’aidera-t-il un peu ?
Et me voilà à mon hôtel pour une petite heure avant de partir pour une nouvelle conférence (re !) à l’alliance française. Je n’ai rien vu de Conception, mais tout le monde m’assure que la ville est moche ! Le directeur du lycée m’a fait réserver un billet pour Punta Arenas par sa secrétaire : lundi prochain, c’est écrit sur le billet, je m’envolerai, seule, pour la Patagonie. Pour moi, c’est vraiment l’aventure.
En attendant, la conférence se déroule dans le salon cosy de l’alliance.
C’est un moment très chaleureux, avec un bon groupe d’adultes qui comprennent tous le français : libéré de la traduction, l’échange est fluide et subtil. Je suis fascinée par ces gens qui maîtrisent si bien une langue étrangère et je me sens toute petite.
Après le cocktail, on m’embarque dans un bar musical pour finir la soirée. À ma table, je discute longuement avec une jeune femme qui me parle de ses 4 enfants et de son père qui est poète. Originaire d’une famille française débarquée au Chili vers 1900, il cuisine encore le confit de canard et cite Rimbaud par cœur.
Il écrit, dit-elle, des poèmes « erratiques » sur des paquets de cigarette lorsqu’il a bu quelques whiskys ; elle récupère les paquets et retranscrit les poèmes pour en faire, un jour, un livre. Cette histoire me plaît énormément, j’aimerais bien la « voler » un de ces jours...
Il y a aussi Roberto, mexicain et philosophe, marié à la directrice du lycée. Et Jacques, le directeur, qui a vécu à Houston, en Equateur... et Joseph, un français, qui a vécu en Argentine et se trouve être ami avec une femme que j’avais rencontrée... à Djibouti ! J’ai la tête qui tourne ! Le monde me paraît si vaste, et je m’aperçois qu’il est tout de même accessible.
À minuit, je sombre dans mon lit de l’hôtel Ercilla, des mots espagnols plein la tête.
Jeudi 27 Octobre
Ce matin, je ne commence qu’à 10h 30 et je passerai la journée dans la section primaire. Pour le moment, dans ma chambre un peu borgne (la fenêtre donne sur un mur), je prends le temps de noter tout pour ne rien oublier.J’ai été réveillée par les cris de mouettes rieuses et par les camions bennes. Il fait gris et frais, mes pantalons d’été restent froissés au fond de ma valise.
Je note ceci :
Au Chili, les stations service s’appellent « Copec »
Au Chili, les chasse d’eau sont de petites manettes situées derrière l’abattant de la lunette.
Au Chili, on conduit à 90 en ville sans s’émouvoir
Au Chili, les policiers ont gardé des uniformes kakis qui rappellent l’époque de la dictature militaire.
Au Chili, il n’y a pas de café expresso, ni filtre. On ne sert que du Nescafé...
Au Chili, on ne boit pas l’eau du robinet. Plutôt des pisco « sauer ».
Au Chili, les gens que je rencontre se désolent de l’état de la culture dans leur pays. En dehors de Santiago, il semble que l’accès à la culture soit très difficile, mais les choses pourraient bouger après les élections prochaines, en décembre.
La journée se passe bien, avec un déjeuner en compagnie de Jacques et Sabine qui dirigent le lycée. Ils me parlent de ces « expat's » qui n’arrivent plus à rentrer en France, qui ne supportent plus leur pays d’origine et ne rêvent que de nouveaux départs.
Moi qui me trouve si peureuse, si sédentaire, je devine aussi que la vie ailleurs n’est pas toujours si simple, ni si glorieuse.
Vendredi 28 Octobre
Je quitte Conception ce matin. Pour moi qui ne prenais jamais l’avion, je me sens un peu déniaisée... À Santiago, je suis attendue par toute l’équipe du service culturel pour la Feria del Libro.À peine arrivée à l’hôtel, je pars à pied munie d’un plan sommaire de la capitale. J’ai besoin de marcher sur le plancher des vaches et il fait bon.
Je longe le Rio Mapuche qui traverse Santiago : un fleuve qui ressemble plutôt à gros torrent de montagne, ses eaux terreuses charriant des arbres morts et des détritus, bien encadré entre des berges en ciment.
La ville m’apparaît bruyante et disharmonieuse, mais pas écrasante. De nombreuses promenades sont aménagées entre les voies express. Les gens sont gentils quand je demande mon chemin, et parlent anglais.
Ce qui est particulièrement dépaysant, c’est de voir se dresser la Cordillère et ses sommets enneigés entre deux tours de bureau. Je traverse une place sur laquelle s’entassent d’énormes pancartes électorales.
À l’institut français, je retrouve Delphine, Marianne et Arno pour un déjeuner à l’heure chilienne, c’est à dire 14h30. Je fais la connaissance d’autres personnes, sympathiques, chaleureuses.
À peine ai-je parlé de mon voyage à Punta Arenas, qu’on me donne des adresses, des horaires de bus, des recommandations... Pour le moment, ce saut vers « El Sur » m’angoisse un peu, je préfère ne pas y penser.
L’après-midi, table ronde avec des illustrateurs, écrivains, éditeurs chiliens. Nous y retrouvons Odette et Jearim, descendues de leur toma de Valparaiso pour quelques jours.
C’est agréable et intéressant, puis cocktail pince-fesse avec Madame l’Ambassadeur de France au Chili qui vient juste de prendre ses fonctions. Moins sympa.
Ce qui me laisse perplexe, c’est que Mme l’Ambassadeur ne parle pas espagnol...
Nous passons ensuite la soirée avec plein de monde dans un premier bar, puis un autre... traversant des lieux branchés de la capitale noctambule.
Samedi 29 Octobre
Aujourd’hui, c’est la Feria.Je donne une nouvelle conférence, et cette fois j’ai pris des notes et préparé mon discours.
Je fais la connaissance de Maryline, qui tient la seule librairie française jeunesse de la ville. Séance de dédicace à son stand, puis déjeuner en bande (même Quentin et Olivier nous ont rejoint) au Marché.
L’endroit grouille de monde, c’est un lieu très populaire qu’abrite un bâtiment signé... Eiffel.
Après un après-midi passé à trouver de petits souvenirs transportables dans nos bagages dans un village d’artisans d’où nous avons une vue splendide sur les montagnes,
nous passons notre dernière soirée tous ensemble à Santiago.
Les discussions enflammées et les piscos nous tiennent éveillés jusqu’à 4 h du matin, heure chilienne oblige !
Dimanche 30 Octobre
Je me réveille à 7h, anxieuse.Ce matin, Arno reprend l’avion pour Paris, ma semaine de travail est finie et j’aborde l’autre versant du voyage : seule.
Il est 15h et il fait très beau sur Santiago.
Je suis allée chercher des vêtements chauds chez Delphine, Maryline m’en a apporté aussi, puis je suis rentrée à pied à l’hôtel.
Tenaillée par la faim, je suis entrée dans une épicerie et je me suis sentie démunie, perdue, face à des produits inhabituels, ne pouvant articuler que « gracias » ou « no comprendo »...
J’appréhende beaucoup de ne pas être capable de me débrouiller. Pourtant, l’aventure est très relative : mon taxi pour l’aéroport est commandé, et une amie francophone de Maryline m’hébergera à Punta Arenas si nécessaire et m’aidera pour tout. C’est bordé !
Je finis par me pousser dehors pour échapper à ce blues qui me noue le ventre. Quelle bécasse je fais, à me tracasser pour quelques jours au bout de la terre !
Tous les gens que j’ai croisé cette semaine ont connu le déracinement, ont affronté l’inconnu... Prends-en de la graine, ma petite !
Me voilà donc partie pour une balade dans les rues calmes de Santiago, par un dimanche très printanier.
Les gens se promènent dans les parcs.
Je fais une partie de l’ascension au milieu des palmiers, des cactus, des araucarias gigantesques.
Une grande impression de douceur règne dans ce parc.
Je m’assied face au panorama, tout Santiago à mes pieds avec la Cordillère qui découpe ses arêtes cassantes sur le ciel parfait.
Je fume une cigarette et, d’un seul coup, ça me paraît simple d’être là, assise dans l’herbe.
Je redescend doucement vers l’hôtel, et passant par l’avenue Providencia, j’ose même entrer dans un salon de thé pour m’acheter un cornet de glace : exploit ! miracle !
J’ai été assistée toute la semaine, maintenant, il va falloir se montrer plus dégourdie !
Le soir tombe, je me couche tôt parce que demain le taxi vient me prendre à 5h30.
Vamos à la Tiera del Fsuego !
Lundi 31 Octobre
Depuis Santiago, on ne peut guère rallier Punta Arenas qu’en avion. Par la route, il faut plusieurs jours et passer par l’Argentine à cause du morcellement incroyable de ce bout de continent : trop d’îles ! il faudrait construire trop de ponts !En avion, donc, avec deux escales, dont une à Balmaceda : minuscule aéroport. Une carlingue d’avion militaire à hélices posée sur le ventre dans l’herbe de la pampa. Un cimetière de cinquante mètres carrés au pied des montagnes. Quelques baraques. C’est tout. Qui peut bien descendre ou monter ici ?
J’arrive à Punta Arenas. Je souris. C’est tellement étrange !
Je prends un taxi avec mon petit papier où Maryline a noté l’adresse de son amie Jimena Toledo. Il me dépose dans une rue à peine goudronnée, pleine de flaques, devant une maison en bois. Jimena m’accueille. Elle parle bien français, heureusement !
Sans tarder, elle et son mari Mauricio m’emmènent en voiture pour un tour de la ville. Je découvre enfin les lieux que j’avais imaginés : les toits et les petites maisons de toutes les couleurs, le ciel qui roule au-dessus du détroit de Magellan, des eaux sombres comme le fond d’un puits, les bateaux...
Mais nous n’avons pas beaucoup de temps car je dois prendre un bus pour Puerto Natales en début d’après-midi. Jimena a tout arrangé pour que je puisse aller à la découverte d’un parc naturel renommé : Torres del Paine.
Nous déjeunons ensemble en faisant connaissance, et Jimena me parle de la vie ici sur un mode assez décourageant, puis elle me conduit au bus. J’ai mon billet retour pour mercredi soir...
Trois cents kilomètres de pampa. Dans le jour qui décline, je vois les lignes empilées du paysage : le vert tendre de l’herbe, les bosquets rabougris, les troncs gris des arbres abattus par le vent, les moutons, les lacs où – surprise – s’abreuvent des flamands roses. La ligne de l’horizon très marquée entre le vert et le jaune, ce long désert d’herbe, et le ciel chargé de nuages raides aux nuances de gris jamais vues.
A la nuit tombée, je débarque à Puerto Natales. Il fait froid, le vent est fort et la ville pourtant très animée, pleine d’enfants qui fêtent... Halloween.
Même au cul du monde, les déguisements sont made in China.
Je trouve l’hôtel, ma chambre, et je m’écroule de fatigue. Contente.
Mardi 1er Novembre – Torres del Paine
Levée à l’aube, je rejoins le minibus qui doit nous conduire jusqu’au Parc.
Le chauffeur-guide est fort sympathique, mais il ne parle que l’espagnol.
Nous sommes cinq : deux espagnols (d’Espagne), deux anglais et moi.
Je passe donc la journée à essayer de comprendre l’espagnol, à m’exprimer dans mon anglais approximatif qui est ensuite re-traduit en espagnol.
Ajouté à cette gymnastique, le choc visuel m’étourdit littéralement.
Car ce matin, dans la lumière très pure de ce bout du monde, je découvre les étendues, les immensités que j’avais imaginées. Les couleurs incroyables, les contrastes, le ciel bouleversé par le vent permanent.
Je vois des condors, des guanacos, un aigle énorme, et plus tard, lors d’une promenade hallucinante sur une plage de sable brun, sous un vent si fort qu’on a presque l’impression de repousser des masses solides devant soi, les blocs de glace bleue qui se détachent d’un glacier...
C’est sauvage, immense, inédit. J’en prends plein la gueule.
Le soir, à l’hôtel de Puerto Natales, je prends un bain chaud pour me remettre.
Puis je m’aventure dans la petite ville, mon guide du routard en main, à la recherche d’un endroit pour dîner.
Je trouve mon bonheur sur la Piazza de Armas. Je commande une « Austral », la bière locale, des côtes de porc énormes, puis une copa de vino : eh, faut pas se laisser abattre ; je viens quand même de passer une journée hors norme !
Et me voilà donc, seule à ma table, dans ce resto, à des milliers et des milliers de kilomètres de chez moi, ravie et étourdie.
En regardant le ciel s’obscurcir lentement, j’observe des groupes d’ados qui se bécotent sous les arbres de la place et s’engueulent par téléphone portable...
Puis je rentre à l’hôtel par les rues tranquilles.
Mercredi 2 Novembre - Puerto Natales
Réveillée par un groupe de français fort bruyants, je trempouille mon sachet de Lipton dans mon bol d’eau chaude tandis qu’ils bavardent au sujet de l’éducation nationale.Je reste dans mon coin, silencieuse, un peu contrariée par leur présence si peu exotique... Je remballe mes affaires et consulte mon dictionnaire, histoire de me fabriquer une phrase en espagnol pour demander à la réception si je peux laisser mon sac jusqu’en début d’après-midi. Miracle : la fille me comprends !
Je pars me balader, légère, pas peu fière d’avoir pu communiquer dans cette langue que je n’ai pas apprise !
Maintenant que je sais dire « Puis-je » (Puedo) et mettre un verbe à l’infinitif derrière, tout me paraît plus simple !
Il fait gris, il n’y a personne dans les rues, et les « almacens » sont fermés.
Je descends la rue Bulnes jusqu’au port.
Les nuages couvrent les sommets enneigés des montagnes au loin ; j’ai eu de la chance hier, de découvrir Torres des Paine sous le soleil.
Il ne fait pas trop froid, tout est endormi, et je prends des photos.
Une colonie de cormoran posée sur des pieux d’amarrage, le bras de mer, plat et sombre où se reflètent les montagnes, les chiens errants, un type sur une charrette à cheval qui gueule quelque chose à travers les rues désertées.
Puis, la ville s’anime. Des collégiens en uniforme bleu et gris arrivent en bande, les boutiques ouvrent, quelques touristes en tenus de trekking surgissent des hôtels.
J’entre dans une « libreria » pour acheter un stylo, puis dans un « centro de llamas » pour appeler la maison. Toutes ces petites choses me font bien plaisir ; je me prouve que je peux me débrouiller, nom d’un chien !
Il se met à pleuvoir et je poursuis mon exploration dans les quartiers excentrés où s’alignent des maison basses avec de minuscules jardinet laissés à l’abandon, des rues en terre, des chiens, des chiens, de minuscules maisons en coin qui affichent de pompeuses enseignes « Supermercado ».
Au bout de trois heures, je trouve un café pour me sécher et reposer mes pieds. Encore un expresso pas terrible avec une musique d’ambiance hyper-kitch.
Des taxis noirs et jaunes passent sous la pluie, de vieilles Dodge défoncées stationnent le long des trottoirs. J’ai la peau nettoyée par l’air abrasif d’ici.
A midi et demi, bien trop tôt pour l’heure chilienne, je déjeune dans une gargote appelée « El ricon del Tata », face à un bonhomme en cire qui me tient à l’œil.
Enfin, je passe reprendre mon sac, puis me dirige vers la station de bus pour repartir à Punta Arenas.
Tout le long des trois cents kilomètres, nous ne serons que 3 dans ce bus : un gaucho avec des bottes et sa selle qui pue le mouton, un étudiant et moi, la gringa.
Et autour, de nouveau cette pampa incroyable, ces forêts pétrifiées, ces arbres tordus, gris, déchiquetés, et le ciel. Je ne comprends même pas qu’on puisse voir si loin...
À Punta Arenas, il fait beau mais les rues sont inondées par les averses printanières. La lumière est particulière, très crue, presque artificielle.
Je marche jusque chez Jimena et Mauricio, sur une avenue toute droite, au milieu de laquelle une grosse averse me surprend. Je trouve refuge sous l’un de ces arbres curieux, taillés en grosses boules compactes.
Assise sur une pierre, je fume une cigarette et je trouve ça très étrange d’être là, dans cette ville que j’ai utilisé pour « Les larmes »... et dont la réalité, bien sûr, ne coïncide pas avec le fantasme.
Le soir, repas en famille chez Jimena. On parle de l’isolement de la Patagonie, de l’époque Pinochet, et j’apprends – ô désespoir ! – que ma phrase bricolée en espagnole à l’hôtel ne voulait rien dire ! La réceptionniste a été gentille, mais j’ai dit n’importe quoi ! Comme quoi, un dico ne sert qu’à condition d’avoir quelques bases...
Me voilà dans la chambre d’Ignacio, le fils aîné de mes charmants hôtes. Demain, dernière balade avant mon retour à Santiago.
Buenas Noches !
Jeudi 3 Novembre
Je me réveille, et j’expédie mon thé en compagnie du chien de la maison et de la « nana », avec qui je me borne à sourire bêtement, puis je file pour une exploration express de Punta Arenas, car Jimena m’attend au Museo à 10h30.Il fait un froid de canard, mais le ciel réfléchit sa luminosité intense dans les grosses flaques.
Je fonce au pas de charge vers le détroit de Magellan :
impossible de quitter le bout du monde sans avoir vu ça !
Au passage, détour par l’étrange cimetière où je dégotte une tombe anonyme pour Angel Allegria.
Je traverse un quartier miteux, avec des maisons basses, toujours colorées, et enfin je débouche sur la « plage ». Sale, noire, jonchée de détritus.
Les eaux sombres du détroit viennent mourir là, dans le vent qui me brûle les oreilles et le froid mordant.
Je me retourne et j’ai un aperçu de toute la ville, avec le port où est amarré un gros bateau rouge, comme celui que j’ai fait prendre à Luis et Délia !
Pas le temps de déguster : je file vers le Musée dont la visite se révèle tout à fait marrante, en compagnie de Jimena qui est très bonne guide
Vitrines obscures, poussiéreuses, qui me font penser à celle du musée des Arts et Traditions Populaires où mes parents m’emmenaient quand j’étais petite.
J’y découvre pourquoi on appelle cette terre « La Terre de Feu » : les indiens d’autrefois qui se déplaçaient en pirogue à font plat, y faisaient des flambées pour ne pas mourir de froid.
Les espagnols, voyant naviguer ces feux dans le détroit, lui ont donné ce nom.
Enfin, Mauricio me raccompagne à l’aéroport.
Ce soir, grand dîner chez Maryline avec tous ceux que j’ai connu à Santiago,
et demain, je rentre en France...
Vendredi 4 Novembre
Il fait 30° sur Santiago, des fleurs partout, du bruit, de l’agitation...Gros contraste avec le sud du pays !
Avant de reprendre mon vol Air France, un dernier tour sur le cerro central : palmiers, orangers, et la ville immense qui s’étale jusqu’aux contreforts de la Cordillière.
Je respire.
Ce voyage aura été merveilleux, dense, riche, plein de surprises agréables, de rencontres fortes.
Il va me falloir beaucoup de temps pour tout digérer.
Je redescends du cerro car il est temps d’aller chercher ma valise.
Demain, je serai chez moi, dans l’autre hémisphère, en automne.
Hasta luego, Chile !



